Développer son langage triadique

Compos

On utilise couramment les triades et avec raison : c’est un matériau concis (3 notes) et par là polyvalent, mais qui peut néanmoins colorer avec beaucoup d’autorité.

Clé de voûte de l’harmonie classique, la théorie jazz en aura extrapolé l’utilisation au travers ce qu’on appelle les ‘upper structure triads’,

Voyons par un exemple pratique comment on peut les utiliser pour exprimer certaines couleurs et comment en faire un matériel plus ou moins grand.

Prenons par exemple Mi phrygien:

Triadique 1

Il s’agit d’un mode mineur puisque la triade du degré I est une triade mineure.

Triadique 2

Triadique 3

Parmi les modes de la gamme majeure, deux autres sont des modes mineurs, le VIe, éolien, et le IIe, dorien.

Si le but est d’exprimer une couleur typiquement phrygienne à l’exclusion des autres, il faut lever toute ambiguïté en la distinguant des modes les plus proches:

Mi Dorien

Triadique 4

Mi Éolien

Triadique 5

On peut voir que Mi phrygien diffère de Mi dorien par le IIe degré ainsi que par le VIe.

Quant au mode éolien, il n’a qu’un degré différent, le IIe.

Pour le distinguer sans ambiguïté de ces deux modes, il faut donc faire entendre le IIe degré, Fa. On dira généralement qu’il s’agit de la note caractéristique du mode.

Pour en revenir aux triades, une bonne manière d’exprimer la couleur particulière d’un mode est de trouver une triade qui contient la ou les notes caractéristiques. Dans le cas qui nous intéresse, trois options s’offrent à nous: Fa majeur, Ré mineur ou Si diminué.

Triadique 6

On préférera généralement la triade majeure pour sa force et sa clarté. La triade mineure marche cependant très bien aussi. Pour ce qui est de la triade diminuée, elle contient un mouvement latent qu’il peut être difficile de contrôler. Rien ne vaut cela dit d’expérimenter avec les différentes options.

On a donc une triade de Fa majeur sur base de Mi:

Triadique 8

Ce serait en soi suffisant pour rendre compte de la couleur du mode. En ajoutant tierce et septième, on obtient un voicing riche au son assez typique:

Triadique 7

Du point de vue mélodique par contre, utiliser seulement les trois notes d’une triade s’avère rapidement limité. Comment donc trouver un juste milieu entre se cantonner à ces trois notes et jouer carrément toutes les notes de la gamme?

Une manière commode de créer du mouvement à l’intérieur d’une petite cellule telle qu’une triade est d’y ajouter une note de passage entre deux degrés.

On compte trois degrés qui peuvent être approchés d’en haut et d’en bas. En enlevant les notes d’approches qui apparaissent en double, il nous en reste quatre et donc autant de cellules différentes de quatre notes:

Triadique 9

En partant d’une triade, on obtient un matériel un peu plus grand. La triade en constitue le noyau et la note d’approche sert à colorer d’avantage l’harmonie ou simplement à amener du mouvement.

Suivant ce même raisonnement, il est possible d’ajouter un seconde note de passage à celle qu’on avait déjà.

Triadique 10

Triadique 11

On obtient ainsi plusieurs variétés de gammes à 5 notes, appelées aussi pentatoniques. Par exemple, on reconnaît à (X) une pentatonique majeure.

Sur les sept notes de la gamme, nous en avons maintenant cinq, toujours articulées autour de notre triade de départ. Il reste donc une étape avant d’exprimer le mode en entier, et j’ai nommé les paires de triades exclusives.

Par cela, j’entends deux triades qui n’ont aucune note en commun et qui forment par là un matériel de 6 notes. Ce qui distingue un tel matériel d’une gamme à laquelle on enlèverait une note, c’est qu’étant la combinaison de deux cellules distinctes qui seront jouées en alternance, il vient avec un mouvement latent, semblable à une progression d’accord.

Si nous gardons Fa majeur comme triade de départ, il s’agit d’en trouver une autre au sein du mode qui ne contient ni fa, ni la, ni do. Cela nous laisse Mi mineur et Sol majeur.

Comme règle générale, deux triades diatoniques exclusives seront toujours à un degré d’intervalle.

Les deux options sont intéressantes. Avec Mi mineur, nous avons le Ier degré et l’alternance avec Fa majeur créera un genre de cadence modale. Le retour à la tonique aura un effet très fort.

Sol majeur peut être considéré comme une upper structure représentant Mi mineur7 (G/E = Emin7). En omettant la tonique, on obtient un son plus enrichi. Le fait que Sol et Fa soient deux triades majeures procurera un son plus uniforme et plus ‘volontaire’ (difficile parfois de mettre des mots sur des sons!).

Selon les contextes, un sera peut-être préférable à l’autre. Le mieux est d’expérimenter et d’examiner les différentes manières d’y mettre de l’ordre.

En voici quelques unes:

Triadique 12

Fa majeur/E mineur

Triadique 13

Alternance des deux triades en montant

Triadique 14

Les notes de Fa majeur servent à approcher celles de Mi mineur.

Etc.

Dans cet article, je me suis attaché à montrer comment exprimer fidèlement telle ou telle couleur harmonique à l’aide de triades. Cela dit, ces dernières permettent bien d’autres choses encore. Il est possible par exemple de créer des progressions triadiques sur une harmonie statique et amener ainsi beaucoup de mouvement et de couleur supplémentaires.

Avec une paire de triades, il est possible d’exprimer une couleur avec la première, et de la challenger avec la seconde. Par exemple, sur un accord de Do majeur, on pourra alterner entre la triade de Do majeur et celle de Ré diminué. On implique ainsi un mouvement I – IVmineur- I. En alternant Do majeur et Si majeur sur une pédale de Do, on implique I diminuée – I. Etc.

Ce sera l’objet d’un autre billet peut-être.