Modes et notes caractéristiques

Compos

On parle de note(s) caractéristique(s) pour décrire ce qui distingue un mode des autres modes semblables. Il s’agit de trouver le plus simple élément de différence afin d’affirmer une couleur de manière concise.

Dans notre système basé sur des constructions en tierces, les modes se divisent ‘mineurs’, ‘majeurs’, selon que la triade du premier degré est mineure ou majeure.
Dans les modes diatoniques, ou ‘d’Église’, on a Dorien, Phrygien et Éolien pour les modes mineurs et Ionien, Mixolydien et Lydien pour les modes majeurs.

Mineurs :

Dorien
                                    DoMib Fa Sol La Sib

Modes début 1

Phrygien
                                   Do Réb Mib Fa Sol Lab Sib

Modes début 2

Éolien
                                   DoMib Fa Sol Lab Sib

Modes début 3

Majeurs :

Ionien
                                  DoMi Fa Sol La Si

Modes début 4Lydien
                                  DoMi Fa# Sol La Si

Modes début 5

Mixolydien
                                 DoMi Fa Sol La Sib

Modes début 6

 

Comment distinguer simplement ces modes les uns des autres, dans la mesure où pour une catégorie donnée, ils partagent tous la même triade du premier degré?

C’est là que la ou les notes caractéristiques entrent en jeu.

Si je veux distinguer Dorien des autres modes mineurs, il s’agit de trouver la note qu’il est le seul à posséder. On exclut d’office les degrés I, III et V (do, mib, sol); son II (ré) ne le distinguera pas d’Éolien et son VII (Sib) est partagé par les deux autres modes.

Par élimination, il ne reste que son Vie degré, La qu’il est le seul à posséder. 

On peut donc dire que la note caractéristique du mode Dorien est son sixième degré, plus précisément sa sixte majeure. Dans le même ordre d’idée, l’accord caractéristique sera une triade mineure + une sixte majeure, ou min6.

En Ré dorien, Dmin6.

Modes début 7

Répétons l’exercice pour Éolien:

On exclut directement I, III et V ainsi que VII. Il nous reste donc II et VI. Bien que ce mode soit unique, son IIe degré uniquement ne le distinguera pas de Dorien et son VIe degré uniquement ne le distinguera pas de Phrygien.

Il s’agit ici non pas d’une note caractéristique, mais d’un intervalle caractéristique qu’il faut ajouter à la triade.

On a donc I II bIII V bVI, c’est-à-dire un accord mineur9(b13) ou encore un accord Maj7(#11) sur sa tierce.

En Ré Éolien, Dmin9(b13) ou Bbmaj7(#11)/D

Modes début 8

De manière générale, il s’agit de montrer où se trouve le triton par rapport à la tonique, puisqu’il n’en existe qu’un dans les modes d’Église:

Dorien: Triton entre bIII et VI. Comme on a l’a vu, il s’agit d’ajouter la sixte majeure à triade.

Éolien : Entre II et bVI.

Phrygien: Entre bII et V. Il s’agit d’ajouter la seconde mineure à la triade.

Ionien: Entre IV et VII. Il faut ajouter ces deux notes à la triade.

Lydien : Entre I et #IV.

Mixolydien: Entre III et bVII.

Si on élargit la palette de modes à ceux de mineur mélodique et mineur harmonique en plus, il devient parfois difficile de les distinguer simplement les uns des autres sans carrément utiliser toutes leurs notes.

Une question importante à se poser est donc de quels modes précisément on entend se distinguer, et jusqu’où on est prêt à aller pour lever l’ambiguïté. Cette dernière peut parfois avoir du bon.

J’aimerais ajouter que cet exercice est surtout valide en musique modale, où les accords sont utilisés pour leur couleur davantage que pour le voice leading de leurs enchaînements. Dans un contexte tonal, la progression d’accord se charge généralement de lever l’ambiguïté.

Pour plus d’enrichissement à ce sujet, voir mon billet ‘Développer son langage triadique‘.

Cadences modales

Le but d’une cadence est d’amener un repos. Pour ce faire, il est nécessaire de lever toute ambiguïté sur le caractère de l’accord sur lequel on s’arrête. En cas de doute, l’oreille s’attendra peut-être à un mouvement et le sentiment de repos ne sera pas complet.

En musique tonale, la fameuse formule IV – V – I remplit parfaitement ce rôle, parce qu’elle exprime hors de tout doute la fonction du Ier degré.

Raisonnons en Do majeur. L’accord I, c’est-à-dire la triade majeure de Do, ne fournit pas d’information suffisante sur la tonalité, mais seulement un indice. En effet, on peut la trouver aussi bien en Do majeur, qu’en Sol majeur et en Fa majeur, qui sont les deux tonalités les plus proches dans le cycle de quinte.

Il s’agit donc de prouver qu’on n’est ni en Sol ni en Fa, mais bien en Do.

La note qui distingue Sol majeur de Do majeur est Fa#. La note qui distingue Fa majeur et Do majeur est Sib. Il faut donc faire entendre, avant le Do majeur final, qu’il n’y a ni Fa# ni Sib dans notre tonalité.

L’accord IV, Fa majeur (Fa – La – Do) se charge de prouver qu’il n’y a pas de Fa#. L’accord V, Sol majeur (Sol – Si – Do), qu’il n’y a pas de Sib.

Cadence IV V I

Cet enchaînement lève l’équivoque sur la nature de l’accord final. Celui-ci n’a plus aucune ambiguïté et amène donc le repos désiré.

Cette application des notes caractéristiques dans la cadre d’un enchaînement d’accords est bien sûr valable pour tous les autres modes.

Il s’agit de faire entendre un accord comportant la ou les notes caractéristiques juste avant la triade finale de Ier degré.

Quelques exemples :

Dorien :

La note caractéristique de dorien est le Vie degré majeur. En Ré dorien, il s’agit de Si bécarre, qui est présent dans la triade majeure de Sol et la triade mineure de Mi.

On a donc:

Do majeur suivi de Sol majeur (x) suivi de Ré mineur. Ré mineur est le I et Sol majeur l’accord caractéristique.

Modes etc 1

Do majeur suivi de Mi mineur (x) suivi de Ré mineur. Dans ce cas, Mi mineur constitue l’accord caractérisitique.

Modes etc 2

Phrygien :

La note caractéristique de phrygien est le deuxième degré mineur. En Mi phrygien, il s’agit de Fa bécarre, qui est présent dans la triade majeure de Fa et la triade mineure de Ré.

On a donc:

Sol majeur suivi de Fa majeur (x) suivi de Mi mineur. Mi mineur est le I et Fa majeur l’accord caractéristique.

Modes etc 3

Sol majeur suivi de Ré mineur (x) suivi de Mi mineur. Mi mineur est le I et Ré mineur l’accord caractéristique.

Modes etc 4

Lydien :

La note caractéristique de lydien est le quatrième degré augmenté. En Fa lydien, il s’agit de Si bécarre, qui est présent dans la triade majeure de Sol et la triade mineure de Mi.

Remarquez comme Lydien est semblable à Dorien de ce point de vue. Ces deux modes sont relatifs et à une tierce mineure d’écart, à l’image de Do majeur et sa relative mineure La.

On a donc:

La mineur suivi de Sol majeur (x) suivi de Fa majeur. Fa majeur est le I et Sol majeur l’accord caractéristique.

Modes etc 5

Ré mineur suivi de Mi mineur (x) suivi de Fa majeur. Fa majeur est le I et Mi mineur l’accord caractéristique.

Modes etc 6

etc.

Ce genre de cadences peut être utile comme emprunt. Par exemple, après avoir exprimé une tonalité mineure de manière très tonale et très dramatique, on peut faire tomber la tension en impliquant le mode dorien. Cette couleur plus folklorique contrastera plaisamment avec la pesanteur de ce qui précède.

C’est un procédé largement utilisé en musique de film.

Par exemple:

Après la cadence, Ré majeur et son Fa# (x) adoucit un peu le son de la progression.

Modes etc 7

Aussi, en enchaînant la triade du Ier degré et une triade caractéristique, on exprime sans équivoque le son du mode. On peut ainsi créer facilement un mouvement coloré en utilisant les notes du mode de manière économe.

Par exemple:

 Le mode dorien est exprimé en alternant les notes de la triade de Ré mineur avec celles de la triade majeure de Sol. Ces deux triades ont Ré en commun.

Modes etc 8