Pratiquer son rythme de manière méthodique

Éducation

À quoi cela tient-il d’avoir un bon rythme ou sens du rythme?

Peut-être à l’oreille et la mémoire des grooves, à une certaine sympathie culturelle avec une musique. Peut-être à la solidité d‘une représentation mentale, à une proximité aux abstractions, voire à une relation intime avec le métronome.
Cela tient à beaucoup de choses certainement, si bien qu’y répondre c’est déjà être réducteur.

La question semble épineuse parce qu’on a affaire à un concept aux sens multiples: tantôt capacité à garder un tempo strict, le voici maintenant habileté à produire un feel idiomatique (swing, samba, hip-hop, et autres grooves spécifiques). D’autres fois encore on en parlera comme une capacité à assimiler des rythmes complexes voire comme la richesse et la variété d’un vocabulaire.

Les professeurs de jazz le savent bien, difficile d’expliquer la vraie nature du swing sans renvoyer tout bonnement l’élève écouter les classiques. On pourrait certes ramener cela à une subdivision du temps en triolets, mais ce serait en occulter toute la richesse et tout ce que les grands joueurs y ont mis et continuent à y mettre de personnel.
Un raisonnement similaire s’applique au rebondissement si particulier de la samba, semblable aux vagues qui meurent sur la grève, aux rythmes pressés des tambours batas, aux joyeuses danses bulgares, bref à toutes les musiques dont l’origine est folklorique et dont la transmission est orale de ce fait.

Toute la bonne volonté du monde n’y suffirait pas; devant les yeux brillants de l’élève avide de savoir, il faut se résigner à lui recommander de suivre son oreille.

Si le groove ne s’enseigne pas, qu’en est-il alors des autres aspects qui font le sens du rythme?

Je vais prendre ici le parti de décrire une méthode qui, si elle est appliquée consciencieusement, pourra grandement améliorer votre vocabulaire rythmique, et par là votre indépendance et votre créativité. Plus qu’une série d’exercices spécifiques, il s’agit d’une rigueur dans l’examen de ce qu’on pourrait appeler des ‘phénomènes rythmiques’.

En pratiquant à l’aide d’un métronome, il sera possible de travailler la régularité du même coup.

Prenons une métrique (4/4), puis une subdivision (doubles croches). Nous avons donc 16 doubles croches pour une mesure, qui représentent les plus petites unités possibles dans les circonstances. Ce sont donc les blocs à partir desquels les rythmes/structures plus complexes seront bâtis. 

Fig.1 - Débit de doubles croches

Fig.1 – Débit de doubles croches

Il aurait été possible de choisir 5 temps divisés en 3 ou (15/8), 3 temps divisés en 2 (3/4), etc. N’importe quel nombre de temps associé à n’importe quelle subdivision se prête à l’exercice.

Avant d’aller plus avant dans les possibilités que cela nous offre, il est fondamental de bien entendre ce débit constant de subdivision ainsi que la place qu’il occupe dans des cycles de différentes échelles: temps, mesure, deux mesures, quatre mesures, typiquement.

Je crois important d’ajouter qu’un instrument étant au service d’une pensée musicale, il est inutile d’essayer d’y transposer ce que l’esprit ne conçoit pas encore. En d’autres termes, si un rythme s’avère difficile à jouer, il faut commencer par le chanter.

Une fois à l’aise avec le débit de doubles croches sur les différents cycles, examinons la deuxième plus petite unité: le groupement de deux doubles, c’est-à-dire la croche.

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Fig. 2 - Accentuation des croches paires

Fig. 2 – Accentuation des croches paires

 

Dans le cas qui nous intéresse, la croche divise la mesure en 8. Il y a cependant 16 ‘emplacements’ disponibles dans une mesure, qui correspondent à notre débit de doubles croches.

Deux options s’offrent donc à nous: accentuer les doubles croches paires (fig. 2), ou accentuer les doubles croches impaires (fig. 3). On couvre ainsi toutes les possibilités d’emplacement possibles.

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Fig. 3 - Accentuation des doubles croches impaires

Fig. 3 – Accentuation des doubles croches impaires

Voilà pour les croches. La formule est simple: groupement de 2 est égal à 2 emplacements possibles. On pourrait dire plus généralement : groupements de x est égal à x emplacements possibles.

S’il est important de toujours garder la plus petite subdvision en tête, il faut savoir aussi jouer et chanter les rythmes de la manière la plus liée possible. On élimine ainsi certains mouvements parasites comme taper l’instrument, qui pourraient nuire à la musicalité.

Vous aurez deviné, cela nous amène aux groupements de trois doubles ou croche pointée.

Deux choses diffèrent des situations précédentes :

1) Puisque la croche pointée contient 3 doubles et que la mesure en contient 16, le rythme produit sera différent d’une mesure à l’autre, jusqu’à ce qu’il se soit écoulé 3 mesures.
Il s’agit d’une polyrythmie, c’est-à-dire d’un rythme dont le cycle est différent celui de la métrique. 

Fig. 4 - Les accents décalent jusqu’à la quatrième mesure. Examiner en détail la nature du décalage est un bon enrichissement

Fig. 4 – Les accents décalent jusqu’à la quatrième mesure. Examiner en détail la nature du décalage est un bon enrichissement

En d’autres termes, nous avons maintenant trois ‘endroits différents’ d’où partir le rythme. Cela nous ramène à notre formule : groupements de x = x emplacements différents.

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Fig. 5 - Trois endroits d‘où partir une série de croches pointées. Le quatrième sera le même que le premier

Fig. 5 – Trois endroits d‘où partir une série de croches pointées. Le quatrième sera le même que le premier

2) Puisqu’une croche pointée contient 3 double croches, il devient possible d’en faire des rythmes de deux notes sans pour autant jouer toutes les doubles.

Exemple :

Fig. 6 - Trois rythmes bâtis sur une croche pointés.

Fig. 6 – Trois rythmes bâtis sur une croche pointée.

 

Plus on aura à faire à de grands groupements, plus les possibilités de rythmes différents se multiplieront. Je vous recommande d’en essayer plusieurs.

Il s’agit maintenant de s’entraîner à entendre ces rythmes sur des cycles plus ou moins grands: d’abord une mesure, puis deux, puis quatre, tout en expérimentant avec avec les différentes possibilités d’emplacements.

À ce point du raisonnement vous aurez sans doute compris où je voulais en venir. Après les groupements de 3 il y a ceux de 4, 5, 6, 7 etc. ; je vous épargne l’énumération de tous les types de groupements possibles et de leurs variations.

Ce qu’il faut retenir, c’est que ces tous différents rythmes ont leur ‘couleur’ particulière, au même titre que telle ou telle harmonie produira une impression caractéristique. Parmi ces couleurs, certaines seront plus inhabituelles que d’autres, plus dissonantes. Pensons par exemple aux différentes polyrythmies.

Ces derniers ‘phénomènes’ méritent donc d’être examinés avec plus d’attention, de manière à démystifier leurs effets et à se les approprier.

J’ai montré les choses de manière méthodique pour les besoins de la présentation, mais je crois cependant qu‘il faut savoir approcher la chose de manière organique et inspirée.

Il existe tellement de combinaisons possibles de métriques, de subdivisions et de groupements qu’il serait vain d’essayer d’être exhaustif. Pratiquer en priorité ce qui est difficile me semble plus constructif et pratiquer surtout ce qui est beau ou intéressant plus propre à la démarche d’un artiste.

Quelques rythmes pour exprimer les groupements de 4, 5, 6 et 7:

 

Fig. 7

Fig. 7

Il existe bien sûr beaucoup d’autres options. Quelles sont les vôtres?